Opinion : Temps de travail et flexibilité individuelle, indissociables

Par Cathy Geerts - 20 décembre 2018 - Temps de lecture: 5

Tendances RH

Hilde Haems, directrice des ressources humaines chez SD Worx, a été sollicitée en 2018 par Femma pour participer à un pilotage autour de la semaine de travail raccourcie. Si elle n’a pas donné suite à cette sollicitation, elle n’en souhaite pas moins participer à une réflexion sur le temps passé au travail et l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

« L’un des arguments avancés pour raccourcir la semaine de travail, c’est le manque criant de temps dont les travailleurs se plaignent. Cela même alors que le temps de travail a fortement diminué depuis le 19e siècle, où la semaine de soixante heures était la norme. Sauf que depuis les années 80, et en particulier ces dix dernières années, les ménages n’ont jamais été autant occupés. La raison principale réside dans le fait qu’aujourd’hui les deux conjoints travaillent, imposant d’exécuter toutes les tâches ménagères en dehors des heures de travail. À cela il faut ajouter le fait que les parents accordent toujours plus de temps à leurs enfants. Aussi, amener et aller rechercher les enfants à la crèche ou à l’école relèvent aujourd’hui d’un véritable jeu d’équilibriste. Et je ne vous parle même pas des nombreuses activités auxquelles il faut amener les enfants pendant leur temps libre.

À côté de cela, les technologies modernes rendent de plus en plus difficile de dissocier vie privée et vie professionnelle. Une étude de la Harvard Business School indique que les managers et les employés en Europe, en Asie et en Amérique du Nord travaillent parfois entre 80 et 90 heures par semaine. Dans notre entreprise, aussi, il nous arrive de remarquer que les employés sont soumis à une grande pression. »

Le manque de temps n’est pas inéluctable

« Cependant, il ne s’agirait pas de corréler trop rapidement le besoin d’avoir plus de temps avec la nécessité de raccourcir le temps de travail. Pour beaucoup de gens, travailler 38 heures par semaine ne pose aucun problème. Ils travaillent avec envie et mettent du cœur à l’ouvrage tout en parvenant à concilier vie privée et vie professionnelle, surtout dans un environnement de travail flexible. À certaines périodes, certains souhaitent même travailler plus. Le manque de temps survient à des moments précis de la vie, notamment lorsqu’il faut s’occuper de jeunes enfants ou de parents âgés. »

« Voilà pourquoi je ne suis pas partisane d’un système généralisant la réduction du temps de travail. Par contre, je serais plutôt en faveur de l’établissement d’un genre de « crédit » valable tout au long de la carrière. Comprenez un système qui rendrait possible, à certaines étapes de la vie et selon le contexte, de remplir d’autres fonctions, et donc de travailler moins, mais aussi plus. La mise en place d’un système assorti d’une telle flexibilité contribue à la création d’emplois durables. L’individu, l’entreprise, la société, tout le monde y gagne. »

Réorganisation du travail

Si l’on se fie à des exemples issus de la Suède, des journées et des semaines de travail raccourcies améliorent la productivité individuelle. Les employés arrivent mieux reposés au travail et le fait de travailler moins leur donne un supplément d’énergie. « Si je crois la chose possible, je tiens aussi à formuler une remarque importante. Car les récits d’employés qui travaillent en 4/5 et qui subissent un stress plus important sont encore plus nombreux. C’est justement pour cela que les entreprises qui mettent en place une réduction du temps travail doivent également réorganiser le travail.

À côté de cela, on peut aussi se poser la question de savoir comment les employeurs vont exploiter les opportunités générées par la robotisation : vont-ils les convertir en valeur pour l’humain, par exemple en diminuant les heures de travail, ou vont-ils les utiliser pour augmenter la productivité de l’entreprise ? Il s’agit d’un choix fondamental. Les entreprises ont aujourd’hui réellement la possibilité de modifier l’expérience du travail. Celles qui sont motivées par des valeurs le feront certainement. Quant aux autres qui se laissent guider par la maximisation du profit, je crains que ce ne soit pas pour tout de suite. »

Fausse solution au chômage

À en croire les défenseurs de la réduction de la semaine de travail, réduire le temps de travail pourrait mener à une redistribution du travail et contribuer à résorber le chômage. Dans la commune de Saint-Josse-ten-Noode, qui se prépare à instaurer la semaine de quatre jours avec le maintien du même salaire, on cite comme argument la création d’emplois pour de nombreux chômeurs structurels à Bruxelles.

« Là aussi, je m’interroge. On observe aujourd’hui une grande pénurie sur le marché du travail, mais le nombre de chômeurs, lui, ne diminue pas. Cette situation provient d’une inadéquation des compétences, et raccourcir la semaine de travail n’y changera rien. »

Pour résumer

« En raison de la numérisation, notamment, on assiste aujourd’hui à une refonte irréversible du travail. Le travailleur traditionnel ne répond plus à une seule définition. Il peut exercer des flexi-jobs, être indépendant ou intérimaire, et travailler en Belgique ou à l’étranger. Cela dit, la soif de flexibilité et d’individualisation est un fait, et celle-ci modifie la relation employeur-employé. Les entreprises doivent trouver les bonnes recettes pour s’y adapter. Pour autant, raccourcir la semaine de travail pour tous ne constituerait qu’un palliatif incapable de répondre à des enjeux beaucoup plus vastes. »

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